éditions Zinedi, 2024
JEUDI 9 MARS 1978
Andreï Bichnov s’énervait. Ce scherzo s’avérait impossible à mettre en place. « Non mais, s’insurgeaient quelques voix, on n’est pas à Moscou. » D’autres ajoutaient : « Il n’a qu’à décomposer. » Gérard voyait tout le monde s’impatienter devant lui. D’abord le chef qui tapait du plat de la main sur son pupitre avant de répéter deux fois : « Da capo ! » Puis, alors que les musiciens reprenaient au début du mouvement, le chef recommençait ses gestes inefficaces. Alors il s’énervait à nouveau, une sorte de cercle infernal se mettait en place. Malgré leurs efforts pour le suivre, les musiciens ne parvenaient pas à sortir quelque chose qui ressemblât à ce qu’attendait le chef et encore moins à la partition de Tchaïkovski. Tous pensaient que le chef, pour les rassembler, devrait certainement cesser de produire ces grands gestes et cette battue trop lente de haut en bas. Les notes défilaient et les rythmes ne parvenaient pas à se synchroniser. Et de reprendre, et de s’énerver, et de taper, vraiment, se dit Gérard, on va dans le mur. « Da capo ! » hurla le chef. « Da capo toi-même ! » entendit Gérard sans savoir d’où venait la voix. Puis il vit Aline Pichlonaire se lever et parler au chef. C’était son rôle de Konzertmeister, comme cela se disait fort justement en allemand : maître de concert, celle qui parle au nom de tout l’orchestre. Pourtant elle craignait ce genre de personnalité. Elle savait que les chefs russes, même immigrés comme celui-ci, n’appréciaient pas trop les femmes dans les orchestres, et violon solo de surcroît, cela ne lui facilitait pas la tâche, mais elle avait bien senti que sans son intervention on ne sortirait pas de cette impasse. C’était pourquoi elle avait demandé au chef si, pour initier le deuxième thème du scherzo, il ne serait pas possible de battre à quatre temps au lieu de deux. Alors, avec sa voix de basse et son accent slave, le chef asséna un « Niet, mademoiselle », des plus sonores. Ce à quoi Aline répondit par un courageux :
— Mais si, en décomposant, nous serons tous plus à l’aise.
— Niet, mademoiselle, moi pas diriger comme ça.
Et avec la baguette, Andreï Bichnov mima des gestes rapides et hystériques.
— Vous comprendre ? ajouta-t-il. Ça, pas être artiste… moi artiste… Da capo.
Penaude, Aline se rassit, craignant que cette main qui frappait le pupitre ne lui intimât violemment de le faire. Puis, tant bien que mal, l’orchestre reprit le mouvement récalcitrant et redoubla d’attention pour le passage si difficile à mettre en place et que le chef se refusait de diriger autrement. Gérard vit les pieds battre le sol en mesure et leurs propriétaires s’accrochaient, comme ils avaient coutume de le dire. Une sorte de mode de survie, de technique de sauvegarde qui les unissait en pareille circonstance. Ils faisaient alors abstraction du chef, comme bien trop souvent. Bichnov sembla satisfait. Il redit toutefois son Da capo. L’orchestre s’exécuta à nouveau et le chef, rassuré, libéra les musiciens. Gérard pensa que Bichnov devait être convaincu que si l’orchestre arrivait enfin à jouer ce fameux scherzo c’était grâce à lui.
***
Ce soir-là, Gérard rentra directement chez lui. L’épisode Denis Lizec lui pesait et avait émoussé son entrain. La bonne humeur et la joie qu’il éprouvait jusqu’alors, depuis qu’il évoluait dans ce milieu qu’il aimait, et maintenant à l’orchestre d’Avalon, s’érodaient. Cependant il espérait que ce ne serait que passager. Et surtout, il ne voulait pas faire de ses habitudes au Saint-Jo un pansement sur ses blessures de l’âme. C’était, pensait-il, le meilleur moyen de sombrer dans l’alcoolisme.
Quand il arriva à la porte de son appartement, le chat de la voisine se faufila entre ses jambes. Gérard ne le chassa pas. Un peu de compagnie silencieuse me fera du bien, pensa-t-il. Des lumières blafardes et vacillantes animaient les fenêtres des immeubles voisins, trahissant des postes de télévision comme celui qu’il apercevait chez sa concierge. Pour lui c’était la radio. Il tourna le bouton métallique strié de son vieux poste Telefunken dont la façade recouverte d’aluminium tentait de cacher un fonctionnement à lampes, encore classique pour son époque. Certes, le meuble en bois qui le contenait était hors du standard des productions japonaises actuelles, mais le son qu’il produisait ravissait les oreilles de Gérard. Il l’avait rapporté d’Allemagne, et la lenteur de sa mise en marche obligeait un témoin, appelé Indikator, à faire patienter son utilisateur avec une lueur verdâtre, mais une fois le tout à température, le son qui en sortait était merveilleux aux oreilles d’un musicien. Un son des plus naturel et proche de la réalité de ce que Gérard entendait à l’orchestre sans pour autant lui donner l’impression d’être encore assis au milieu de ses collègues. L’appareil n’avait gardé qu’une seule de ses fonctions : la radio. La platine vinyle ne fonctionnait plus mais il pouvait commander des entrées auxiliaires comme brancher un lecteur de bandes magnétiques. Les transistors enfin à température firent résonner La Chaconne pour violon de Bach, l’une des œuvres préférées de Gérard, celle tirée de la Partita numéro deux. Le chat s’était lové sur le tapis en bonne place, pile au centre de la pièce devant le meuble à musique suranné.
— Ah ! ce n’est pas du son électronique aseptisé, dit Gérard au chat.