Tuer le Loup et la Belle au bois dormant, nouvelles, éditions Complicités, mars 2026
Amélie Louis revisite les figures légendaires de l’enfance et les propulse dans notre quotidien avec humour, fantaisie et une pointe de satire sociale.
Ce livre est une exploration jubilatoire de nos mythes fondateurs. Entre un loup qui refuse de partir du salon, une policière bien décidée à en finir avec Barbe Bleue, un chat manipulateur et des nains hantés par les péchés capitaux, il joue avec les codes pour mieux révéler ce qu’ils disent de nous.
EXTRAITS
Tuer le Loup et la Belle au bois dormant
[…] Fracas dans la salle de bains, je m’y précipite. Une masse de fourrure gris-noir se déplie dans la baignoire. Le fauve saute sur le carrelage, s’ébroue en dispersant un relent âcre et sauvage. Il se dirige vers le salon sans même m’accorder un regard. Je le suis, le temps d’apercevoir Louis XI qui s’enfuit, hagard.
– Non ! Pas sur le fauteuil de ma grand-mère, vous allez mettre des poils partout.
La bête me jette un œil dédaigneux et affale son postérieur sur ledit fauteuil.
– Donc, tu me sollicites et je devrais plier ? Mais pour qui te prends-tu, ma pauvre illuminée ?
– Vous me tutoyez ? Nous n’avons pas gardé les moutons ensemble. Et je ne vous ai pas appelé. J’ai dit Loup comme j’aurais dit…
– Loup ! Tu m’as bien demandé, à haute voix de plus, avec cette inflexion qui atteste au surplus, de ta fascination pour le canis lupus.
– Sachez, votre seigneurie, qu’il m’arrive parfois de penser si fort que je parle à voix haute sans même y prendre garde. J’ai dit Loup comme j’aurais dit…
– Loup ! Car LE héros je suis. J’ai traversé les siècles, les contes et les légendes, les fables et les romans. Ton dieu lui-même n’est pas si planétaire que moi.
Debout face à lui, je le toise bras croisés, tentant de faire oublier par mon aplomb que je porte un pyjama rose en flanelle de polyester qui bouloche.
– Pardonnez-moi, votre magnificence, mais vous griffez mon parquet et votre prééminence biblique – j’étais là avant Jésus-Christ – ne m’impressionne pas, je suis athée.
– Regardez-moi cet air qui se veut supérieur. Et tu te crois subtile ? Mais l’auteur n’est personne, seules ses créatures vivent (soupir) quelque temps pour peu qu’il ait un rien de talent, ce qui te concernant, demeure à démontrer. […]
Le Chat Tébo
19 h 32
Un vacarme épouvantable dans mon dressing ! Je crois que le plafond vient de s’effondrer. J’accours. Le rideau bouge. Apparaît un être velu, cuissardes en cuir, chapeau à plume, cape rouge sur les épaules. Mais non, pas Francis Lalanne !
– Le Chat Tébo ! Mais, qu’est-ce que vous faites chez moi ? lui dis-je.
– Vous avez dit le nom de code.
– Le nom de code ? Quel code ?
– Saperlipopette ! Vous avez prononcé le nom de code du président. Mais d’abord, pourquoi vous m’appelez en verlan, le Chat Tébo ?
– Une vieille histoire. Quand je prononce le nom d’un personnage de conte, il atterrit chez moi. J’ai pris pour habitude de les dire en verlan, sinon, il m’arrive des aventures à me faire enfermer dans les vingt-quatre heures. Mais vous, je n’ai prononcé aucune parole vous concernant, je n’y songeais même pas. Donc, on dit « saperlipopette » et vous débarquez ?
– C’est une erreur, je ne réponds qu’aux appels de mon Maître. J’ai entendu le nom de code, je me suis demandé ce qu’il faisait dans ce quartier alors que je le croyais à son QG.
– Et vous, vous faisiez quoi dans ce quartier ?
– Moi, je suis partout où il m’appelle. Mais enfin, saperlipopette, plus personne n’utilise ce mot à part LUI. J’ai vraiment cru que c’était LUI. Ah ! Je suis au bord du burn-out, moi. Des jours et des nuits que je ne dors pas, si vous saviez comme c’est éprouvant pour un chat. Mon Maître est insomniaque, alors en période d’élections, je vous laisse imaginer le nombre de nuits blanches. D’ailleurs, je me demande pourquoi on nomme nuits blanches celles qui nous consument à broyer du noir. Depuis deux semaines sans interruption, je supporte son agitation, ses angoisses, ses transes, ses lubies, sa paranoïa… Ah, les affres présidentielles !
