Boulevard du Temps, de Claude Chabel

Boulevard du Temps, nouvelles, éditions Le Coryphée, janvier 2026

Cette parution marque le retour de Claude Chabel à l’écriture de fiction après de nombreuses années consacrées plutôt au théâtre : adaptations et écritures théâtrales, mises en scène, interprétations, notamment à la Compagnie Maritime et au Carré Rondelet à Montpellier, ainsi qu’à l’animation de très nombreux ateliers d’écriture, surtout pour adultes, et dédiés aux formes courtes.

Boulevard du Temps présente trente et une nouvelles courtes ou longues : de la quotidienneté au fantastique, de l’héritage désenchanté du XXe siècle à un XXIe siècle qui a du mal à s’installer, en passant par des réalités plus ou moins parallèles revisitées par l’imaginaire. Dans ces textes, on trouve différents modes de narration, parfois empruntés au théâtre, ainsi qu’une certaine forme de surréalité. L’écriture est sobre, moderne et souvent très directe.

EXTRAIT in Passé, présent, futur

Presque en même temps, le carillon retentit et le téléphone sonne ; c’est désagréable et même un peu angoissant, ce double appel.
Va, ouvre la porte, accueille celui qui vient ; le téléphone peut bien attendre, il y a un répondeur.
Il arrive. Tu entends ? Oui, il est un peu en avance… Tu es contente, mais.
L’image dans le cadre ne vous empêchera pas d’être heureux ensemble, n’est-ce pas ?
Alors pourquoi ranges-tu la photo dans un tiroir avant de répondre à l’appel ?
Peut-être refermes-tu le tiroir lentement, avec ou sans regret ? Le passé s’est assoupi, tu vas vers l’entrée, tu accueilles le vivant
Ou bien tu reprends aussitôt la photo et tu la regardes encore. Tu y vois quelque chose, certainement pas le sourire figé par le photographe : un éclat différent, plein de tendresse. Comme si, au-delà du papier jauni, quelqu’un t’encourageait à vivre.
Et tu poses le cadre bien en évidence : c’est une présence paisible qui restera là.

Ou peut-être ranges-tu la photo, pour de bon, cette fois ? Le carillon t’appelle au présent. Tu vas ouvrir, et le passé restera à sa place.
Tu hésites. Et moi aussi, qui t’invente, qui te donne cette vie de papier et qui te parle comme si je te connaissais depuis toujours, en écrivant, j’hésite.

Tu ne bouges peut-être pas immédiatement ? Le carillon insiste, le téléphone aussi. Tu vas peut-être reprendre la photo dans tes mains et la regarder encore ? Tu y liras à nouveau la tendresse partagée. Alors, pose le cadre sur son étagère et va ouvrir la porte.
Tu restes peut-être figée dans ton ébauche de mouvement pendant un moment, court et long à la fois, avant de répondre. »

PRÉSENTATION DE JEAN-LOUIS RECH (L’encrier renversé)

Claude Chabel est le lauréat du IXe concours de L’encrier renversé, mais je ne parle pas de ce recueil par copinage. À l’époque, j’étais plutôt dans mon jardin sous les tropiques à regarder la première Ariane 5 s’arracher à la forêt avant d’exploser au-dessus de ma tête. C’est juste que ces nouvelles font du bien.

Le titre du recueil se justifie largement vu qu’on passe de l’époque du labyrinthe de Dédale à une science-fiction qui n’a rien à voir avec des hommes à oreilles pointues flottant entre des astres peuplés de drôles de bêtes, plutôt à ce que semble nous promettre l’avenir qu’on se fait à courir vers le mur du fond. On s’y reconnaît toujours.
Ces 31 nouvelles, souvent très courtes, offrent des éclats de vie. Et le plaisir vient par exemple de cette solitude sur une île à l’air breton choisie par le narrateur pour ce nouvel an charnière entre deux siècles, quand tout devait sauter. Il dit le plaisir simple alors qu’on devine qu’il est là après la mort de son amour. Et pas morte seulement pour lui mais morte tout court. Alors l’isolement, le feu de bois dans la cabane, le bain glacé nu dans la mer, c’est juste la vie, et dit d’une belle écriture.

« À force, l’après-midi s’avance tout seul vers la soirée. »
« Je t’ai longtemps cherchée, depuis, dans les entrelacs de ma mémoire, et ailleurs, et partout. » Même quand c’est dur, c’est dit doux.

31 nouvelles écrites comme autant de moments échos de la vie telle qu’elle est ou telle qu’elle aurait pu être. Des regrets ou des promesses peut-être, mais toujours des fenêtres qui s’ouvrent aussi pour le lecteur sur sa propre histoire, un petit goût de nostalgie ravivée, parce que ce n’est pas forcément drôle mais on s’y sent bien.

« Elle avait vécu en Ardèche, ou en Ariège, dans une ferme délabrée dont le toit pissait l’eau, dans la fumée et le fumier, où quelques volailles s’égaillaient, poursuivies par un chien maigre et bonasse […]. Elle gardait parfois des chèvres placides dont l’odeur collait à sa peau, même la nuit. […] Le sexe éphémère les réunissait brièvement avant de provoquer haine et conflits. »

J’aime ces textes brefs qui parfois se répondent, avec un parfum de Bretagne ou de grand large. On y croise aussi la trajectoire biscornue d’un garçon au père flou, né des débordements soixante-huitards, qui se lance dans la quête de pureté à coups de bombes, comme d’autres…
J’aime tout particulièrement « Passé, présent, futur » où l’écriture s’étire sur un instant de doute quand tout se précipite et qu’il faut agir mais qu’on attend encore un peu. Parfois aussi c’est la voix qui change. Comme dans ce texte où on est en classe avec des élèves qui échangent sur l’événement du jour, l’arrivée d’un nouveau, plus vieux, bizarre dans son comportement, et que les profs ne sanctionnent pas. C’est leurs voix qu’on entend, leur manière de dire et, le temps de quelques pages, on est ado encore une fois et c’est curieux. On avait oublié.

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR

Apparue en France dès la fin du Moyen-Âge, la nouvelle est aussi ancienne que le roman et désigne dès l’origine un court récit en prose.
Ce mot, dont le champ sémantique englobe celui de la nouveauté, est toujours en usage malgré son côté inadéquat. Le terme anglo-américain correspondant “short story”, plus explicite, rappelle que la brièveté a été son principe fondateur.
Cette caractéristique est d’ailleurs toute relative puisqu’on peut lire aujourd’hui des micronouvelles d’une page tandis que d’autres s’allongent jusqu’aux frontières de la “novella”, genre intermédiaire mais fréquent dans les littératures de l’imaginaire.

En France, la nouvelle a pris son essor au XIXe siècle en bénéficiant notamment d’un mode de publication privilégié : la presse, avant une éventuelle parution en recueil.
Elle s’est aussi plus ou moins rapprochée du roman par les thèmes traités tout en conservant sa densité narrative.
Si le réalisme a été longtemps son domaine de prédilection, elle s’est ouverte à bien d’autres registres : le fantastique, la science-fiction ou encore ces territoires hybrides et incertains où rêve et réalité se fondent, se questionnent, s’interpénètrent.
Cette liberté de ton trouve un écho dans la diversité des procédés d’écriture : variation des voix narratives – parfois au sein d’un même récit –, dialogues ou monologues de type théâtral, flux de conscience, récits enchâssés…
La forme courte occupe une place singulière dans la production littéraire française. Actuellement, des revues spécialisées travaillent continûment à lui donner la place qu’elle mérite, même si la littérature anglo-américaine nous devance encore dans ce domaine.
Dans le présent recueil, les nouvelles proposées à la lecture se démarquent de notre immédiate actualité, mais elles pourraient peut-être et parfois lui apporter un certain éclairage.
Quoiqu’il en soit, elles naviguent à vue dans l’espace mythique de la fiction, vers des mondes décalés, alternatifs ou oniriques qui interrogent le temps et la mémoire.

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