Être en poésie, c’est pour moi être habité par une lucidité hors du commun. Une lucidité due à un surcroît de sensibilité et d’imagination.
N’est-ce pas la poésie qui fissure ce qui est et ouvre des possibles nous permettant de voir enfin le monde tel qu’il est ? Maria Zambrano dit : « Si le poète a gagné quelque chose à travers les siècles, c’est cette lucidité, cette conscience éveillée, toujours plus éveillée et lucide, comme en témoignent les poètes modernes, comme le prouve leur père à tous, Baudelaire. «
Chaque fois que le besoin m’en vient et que je prends la plume, me revient la même question : parviendrais-je à leur dire ? Yves Bonnefoy dit : « Il me semble que pour expérimenter l’impossible, il faut recommencer sans fin, comme Sisyphe avec son rocher, ce mouvement d’espérance que je nomme la poésie. » Ce ne sont pas des préoccupations esthétiques, ce ne sont pas seulement des mots qui fondent un poème, comme le dit Mallarmé, c’est pour moi le besoin de partage. Dans ce monde en proie au devenir, où tout nous conditionne, où pour le poète, la réalité est élusive, changeante, douteuse, où tout l’étonne, lui pose question, l’interpelle, ne serait-il pas le voyant dont la sensibilité exacerbée le contraint à partager le surcroît d’émotions qui l’assaillent ? Ce partage avec autrui, n’est-il pas pour lui une exigence, une nécessité impérieuse ? Je pense qu’il y a ceux qui font une œuvre pour être appréciés et ceux qui font des travaux, par urgence, pour pouvoir communier avec autrui, comme on transforme sa main en la mettant dans une autre, selon la formule de Paul Éluard. Pour partager, il n’est besoin que d’entrer en résonance, en empathie avec l’auteur.
Pour dire l’indicible, pour dire plus que la prose, pour faire ressentir l’impression qu’énoncent parfois les moments d’exception que nous connaissons au cours de notre existence, nous avons recours à des concentrés de sens multiples : la poésie.
Le philosophe Nicolas Grimaldi pense que c’est un besoin, une nécessité, une contrainte, une exigence ; jamais pour un plaisir égoïste ou pour plaire, pour être apprécié, encensé […] Écrire, composer, peindre, c’est pour autrui. Quoi que j’exprime, c’est en imaginant un de mes semblables, étonné ou heureux de s’y reconnaître. C’est supposer que je puisse intéresser, si peu que ce soit. C’est attendre quelqu’un, sans même savoir qui viendra ni s’il viendra jamais […] Écrire, c’est parler à ceux qu’on ne voit pas parce qu’on ne voit pas à qui parler.
Après la lecture du livre de François Jullien (philosophe, helléniste et sinologue) Le détour et l’accès, il en ressort que pour s’exprimer en Chine sans blesser, tout en disant quand même ce que l’on pense, quand on s’adresse en particulier à une personnalité, de même que quand on entre en poésie, il ne faut pas dire les choses directement : il faut laisser entendre, inciter, suggérer, voiler, laisser entrevoir, être dans l’implicite, l’allusif, l’évasif, mettre dans l’ombre, il faut utiliser des allégories, des métaphores, etc. Il faut pour le poète laisser la place à l’imaginaire du lecteur. C’est lui qui complète l’œuvre. La beauté du poème vient de ce qu’il ne dit pas un mot du sentiment évoqué : la tristesse n’est jamais exprimée directement, mais elle émane de toutes parts.
Pour le poète grec, il faut éprouver pour faire éprouver en mettant sous les yeux. Il faut évoquer le passé en le rapportant au présent, comme si nous assistions directement à la scène, comme si nous en vivions l’urgence. La poésie est essentiellement narrative et descriptive. Le poème même achevé contient un surplus de sens : spontanément naît une métaphore.
Agde, le 08/03/2026
