Fille perdue, d’Adeline Yzac

Fille perdue, roman, collection Littérature, La manufacture de livres, 2021

Anicette était la petite dernière, la jolie poupée choyée par sa famille. Jusqu’au jour où on la surprend en train de commettre le plus indicible des péchés : poser la main sur son corps, se caresser. Petite fille devenue fille perdue, voici l’enfant chassée de sa famille et condamnée à grandir entre les murs de «l’institution». C’est là que des religieuses tentent de chasser le vice du corps et des esprits de ces filles de rien. Celles dont les mères se prostituent, celles qui sont nées de pères inconnus, celles dont le corps ne ressemble pas à ce que l’on attend d’une femme… Et si la foi ne suffit pas, c’est peut-être à Paris, entre les mains des médecins que ces enfants devront être conduites.

Roman construit sur un fond historique passé sous silence, Fille perdue nous parle d’une époque où la morale et la science conjuguaient leurs efforts pour maintenir le joug pesant sur le corps des femmes.

 

EXTRAIT

La longue table va d’un mur à l’autre, lourde la table, et haute. Vingt fillettes tout autour, des grandes mêlées à des petites, toutes à genoux autour du bois sombre et poisseux, têtes nues, le buste qui atteint à peine le rebord pour certaines, c’est que les bancs sont bas. Et ainsi de suite, trois tables dans le réfectoire voûté. Une volière. La petite transie parmi elles qui grelottent dans leurs bas usés et leurs bottines éculées, pieds nus quelques-unes. Elle joint les doigts, engelures éclatées. Ça brûle et ça ronge. Le sang du Christ suinte à même la peau. Elle dit le bénédicité d’avant repas, prend la contenance exigée, pleine de recueillement, remercie Dieu du pain quotidien qu’il offre, on récite en chœur, on chante en chœur.

–        Bénissez-nous, Seigneur, bénissez ce repas, bénissez celles qui l’ont préparé et procurez du pain à ceux qui n’en ont pas, ainsi soit-il.

La petite marmonne son latin. Tout autour, chacune marmotte la prière, mains jointes, genoux au supplice, tournées vers la mère prieure. Et au-dessus, sur le mur, l’image peinte de la Vierge Marie, mère de toutes les pauvres perdues du réfectoire, mère des pécheresses et des autres, mère aimante. En face, Janeton, la plus jeune, la bouche vide, a tombé ses dents, une dans la soupe, deux en serrant les mâchoires la nuit, la quatrième en la tirant avec la langue alors qu’on lisait l’épître de Saint-Paul aux Pharisiens. Dieu n’est pas satisfait de sa mère, une coureuse, il a mis l’enfant au pilori. Janeton zozote et sourit en idiote, sa petite voix aigüe chante faux.

–        Bénissez Seigneur la table si bien parée, emplissez nos âmes si affamées, et donnez à toutes nos sœurs de quoi manger.

La petite se recueille, soigne son maintien devant le Christ, présent avec d’innombrables légions d’anges. Le Roi des rois, l’appellent les nonnes, le dispensateur de l’éternité. Oreilles attentives à la lecture, elle s’humilie en l’honneur de Celui qui pour elle est descendu sur la terre. Dieu a daigné se faire homme pour racheter ses péchés. Autour, les corpuscules maigrichons suçotent la prière. A perte de vue, des filles aux fers, le règne du mal incarné. Elle, va sur ses treize ans et tire les ficelles de ses raisonnements. Pour être considérée, il faut faire, dire, être ce que les sœurs veulent qu’on fasse, dise, soit.

–        Agenouillons-nous.

Ça s’exécute, ça fait un bruit de bancs, de pieds, de vêtements. Pas longtemps ou c’est la cellule. Il faut demeurer douce devant le Seigneur en toute occasion, ne pas tousser, ne pas se gratter, ne pas rire en stupide, ne pas crier, ne pas parler, ne pas gigoter. Tu as fait le mal, l’Institution te mue en martyr, te traite par la cruauté pour te faire payer ta faute et te passer l’envie. La petite retient une grimace. L’envie a disparu le jour où la grand-mère Rosa l’a chopée par les cheveux. Et alors, petite vicieuse, hein, qu’est-ce que tu as fait, triple garce !

Le calvaire que de manger à genoux. La pensée s’en trouve arrêtée. Comment se racheter et devenir meilleure ? La petite plisse le front. Les questions la font souffrir. Elle se retranche. La Miquète, son amie, plus grande d’un an, l’éclaire ici et là.

Les coudes des fillettes glissent sur le rebord de la table et les assiettes ébréchées tournent comme des toupies folles. La faim invente des mirages d’écuelles qui pirouettent toutes seules, pleines aux as. Et ça remplit d’un espoir d’ivrogne qui finit en filet de vinaigre. Il faut bien voir la vérité en face, il faut bien voir ce qui est, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent l’hiver, les dents qu’on perd à vue d’œil. La petite, pas encore, elle a été copieusement nourrie jusqu’à ses onze ans passés. Une bourgeoise parmi les pauvresses. Les filles ne se lassent pas de le lui rappeler, la pleine de sous, la pleine de soupe, elles lui chantent. Sauf la Miquète, toutes lui battent froid et l’ont battue tout court dans les débuts, nigaude, ici, c’est l’arrière-cour des bordels, et bim bam, les coups retentissaient sur la carcasse, on est les mômes du caniveau et de l’alcôve, et tu sors d’où, toi !

Qu’importe de sortir d’une maison close ou d’une bonne maison, quand le Seigneur ou ses sbires mettent vertement à l’épreuve.

Sur les bancs, les gamines dans leur maigre habit, une robe, un lainage, et là-dedans, qui y ont trouvé leur logis et leur refuge, les mites, les puces, les poux, les punaises. On partage la misère en bonnes chrétiennes. Que savent les quincailliers Bru du supplice ? De l’offrande d’humilité à Dieu ? En veulent-ils savoir quelque chose ? Les ponts sont coupés. Sans doute s’en réjouissent-ils. Plus la petite expie, plus leur notoriété remonte.

Elle ne bouge pas d’un poil, ne se dandine pas, tâche de se tenir corps droit et stable. On peut dégringoler comme de rien des bancs et c’est la chute directe sur les bardots, ça s’est déjà vu. Apolline a glissé, est tombée sur la tête, raide morte, ses yeux grands ouverts stupéfaits ; et stupéfaits tous les yeux du réfectoire. Personne n’a demandé son corps. Il faisait trop froid pour creuser un trou où l’enterrer, on l’a laissé en haut d’un grenier jusqu’au dégel. A la grande table, on ne peut s’y tenir légère, on ne peut s’y rassasier, c’est double peine. Méchant banquet que le banquet de l’Institution des Sœurs. La petite regarde son assiette. Les souris sont passées par là. Des gourmandes, les trotte-menues se portent comme des charmes, promènent leur bedaine éclatante dans la cuisine parmi la vaisselle sale et les légumineuses. Des sans-gêne qui viennent en bonnes âmes visiter le réfectoire, à la manière de Mme de N., la bienfaitrice de l’Institution.

Et de voir les ventrues à moustaches, la grande Nana s’est levée un soir d’un bond, a traversé le réfectoire, filé à la cuisine, saisi un coutelas et couru derrière les bestioles, A la marmite, à la marmite ! Ça s’est mis à couiner de toutes parts, une nuée d’enfants a dégringolé des bancs, s’est répandue à la volée et quand le silence est retombé sous le claquement du fouet du Drac, l’homme à tout faire du couvent, point de souris occise. Par terre, la sœur hôtelière bardée de coups de couteau et qui se vidait de la gorge, l’œil ahuri tourné vers le ciel, la paupière battante, les deux bras levés un temps en supplique à Dieu. Et le rire fada de la grande Nana, je l’ai saignée comme un coq, je l’ai saignée comme un coq ! Un rire rauque qui s’est effondré d’un coup dans le renversement de son corps près de celui de la sœur. Et on a vu le coutelas planté dans la poitrine de la grande fille, qu’elle tenait à pleines mains, le coutelas debout comme une croix.

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