Petit air de cornemuse avant naufrage – Meurtre à La Rhune, de Pierre-Jean Brassac

Petit air de cornemuse avant naufrage – Meurtre à La Rhune, roman noir, collection le geste noir, La Geste éditions, mars 2022

Quatre doctorants en archéologie font une découverte capitale qui pourrait permettre le déchiffrement d’une très ancienne langue disparue. Leur succès à double tranchant risque fort de bouleverser non seulement les conceptions scientifiques en vigueur dans leur discipline, mais aussi, et peut-être surtout, leur propre existence.

 

EXTRAIT
Toute fin est un début

Une longue silhouette noire s’effondre sur le canapé. Dans l’immense salon du manoir, nul autre personnage pour l’instant. Seul dans ce théâtre du luxe et de la richesse familiale, la tête jetée en arrière sur le dossier de cuir noir, l’homme émet de faibles gémissements. Voici un instant, quelques sons inarticulés glissaient encore entre ses lèvres, tombantes de trop d’alcool. Il se nomme Jean-Guy Sancho d’Arastégui.
Son abdomen se soulève par intermittence. Outre la pâleur extrême du visage, ce grand corps longiligne enveloppé dans son vêtement moulant de peau sombre ne fait qu’un avec le canapé. Devant lui, sur une table basse, deux bouteilles d’alcool presque vides. L’unique éclairage du salon les fait scintiller. Ainsi la nuit n’assombrit-elle pas totalement le vaste espace où Jean-Guy Sancho d’Arastégui se tient depuis une dizaine d’heures.
Dehors, entre les oléandres, une femme en survêtement de sport, tente de comprendre le sens de la scène qui se déroule à l’intérieur de l’édifice, derrière la baie vitrée. Elle demeure immobile, les bras pendant le long du corps. Elle a parlé au téléphone à cet homme, voici un peu plus de vingt-quatre heures.
Sur le canapé du salon, une série de violents spasmes secoue le corps de l’homme. Sa chevelure désordonnée en émerge comme d’un obscur castelet. Son cou se tord. D’un côté. Puis de l’autre.
La femme garde le silence, écrase entre le pouce et l’index la fleur qu’elle vient de cueillir sans y penser. Elle ne peut détacher son regard des deux bouteilles, aussi brillantes que deux balises lumineuses marquant la sortie d’un chenal la nuit. L’alcool est sa mouture de chasteté ; au moins ne va-t-il pas chercher ailleurs son sursaut hormonal.
Quelles pensées traversent le cerveau de cet homme ? Sa matière grise imbibée en produit-elle encore ? Ou bien ne reçoit-elle plus que des sensations ? Des images, peut-être… Non, plutôt une pesanteur. Même pas une souffrance. Un décollement de la rétine intérieure. Un relâchement généralisé. Ce qui s’installe en lui peu à peu, vient se substituer à sa personne. À la fièvre succédera le froid que l’on ne sent plus. Ses tissus se préparent au gel de l’après.
Quelqu’un l’appelle par son prénom. Son père peut-être, de sa voix jeune d’il y a si longtemps. Ces syllabes procèdent encore de la vie. Avant le mur, la séparation, le terrain vague. Il ne verra pas l’autre côté du mur, là où la matière se défait, où l’esprit gélatineux abandonne à l’air du temps les idées qui l’animaient. Ce terrain vague n’est pas fait pour les vivants. Les vivants ne connaissent d’autre temps ou espace que celui de la vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.