Sous l’œil de Faustin, d’André Gardies

Sous l’œil de Faustin, roman, éditions Infimes, mars 2026
avec un avant-propos de l’auteur

Lorsqu’un matin, des piquets de grève l’empêchent d’accéder à son bureau, l’univers de Faustin bascule.
Cet homme ordonné et méthodique qui vient subitement de perdre sa femme, se laisse alors entraîner dans un farniente et une errance à travers la ville. À mesure qu’il se replie sur lui-même et se détache du monde ordinaire, on découvre le trouble vertigineux d’un personnage de plus en plus inquiétant.

EXTRAIT – chapitre 1

Huit jours maintenant qu’ils ont éventré la rue.   

Une énorme balafre, profonde, près de deux mètres puisque, parfois, des ouvriers on ne devine que leur casque orange, si large qu’elle mord le trottoir, le réduisant à un ruban mal pavé où l’on ne peut se croiser, et que, sur ce qu’il reste de chaussée, les véhicules circulent en alternance. Longue aussi, depuis la place de la gare jusqu’au carrefour du 11 novembre. Une crevasse béante comme ces tranchées où se terraient les poilus de la guerre de 14-18.  

Périlleux d’avancer sur ce qui reste d’espace pour les piétons sinon à se coller au plus près des maisons, tout en veillant au piège des quelques perrons en débordement et des rares décrottoirs, plus traitres encore. Sans compter le vacarme des pelleteuses et des marteaux-piqueurs ajouté aux klaxons des embouteillages. Un faux pas est si vite arrivé. 

M’aidant parfois de mon parapluie comme d’une canne, je progresse, redoutant de me trouver nez à nez avec un passant, toujours prudent, dans mon costume sombre, de circonstance  depuis le drame, et qui, ajouté à ma démarche mesurée, me donne, dit-on,  un air guindé, distant presque. Mais ce n’est qu’une apparence bien sûr, car je ne suis pas comme ça ; j’aime les gens, tout le monde vous le dira,  du moins quand je ne les sens pas hostiles à mon égard ou simplement prétentieux. 

Une hantise, ce trajet quotidien jusqu’au bureau. Tout juste si j’ose jeter un œil au fond de cette excavation. Elle me fait peur en même temps qu’elle m’attire. Hier seulement j’ai eu le courage. Profitant des quelques mètres que protégeait une barrière sommaire, un ruban bicolore  tendu de piquet en piquet. Je me suis approché, j’ai avancé le cou et j’ai vu le tuyau en fonte qui émergeait de sa  gangue de glaise humide et grise, comme ces carcasses que les paléontologues parfois mettent à jour, et le long duquel courait, encore à demi encroutée de terre, une tresse emmêlée de gaines et de câbles.  Une légère odeur de gaz,  de pourriture presque, montait de ces entrailles.  

Depuis huit jours, chaque matin, chaque soir, je longe cette fosse, l’estomac noué, comme si je marchais au bord d’une falaise  en contrebas de laquelle gronderait le déchaînement  du ressac sur les rochers. Je redoute le vide. Ma phobie. Pas seulement le vide sous mes pieds, celui du vertige, celui aussi des vastes espaces déserts. L’agoraphobie, paraît-il. Jusqu’aux grandes pages blanches des cahiers vierges qui m’indisposent ou les cadres d’où sont absents tableaux et photos. Les boîtes métalliques encore, quand je soulève le couvercle et que je ne découvre qu’un trou noir qui sonne creux. La liste serait longue. Une seule exception, plutôt curieuse, que je ne comprends pas, celle des plages vides de la Méditerranée l’hiver, quand personne ne les arpente, abandonnées aux dunes et au balancement des oyats, avec au loin les marais salants rougeoyants. Je n’éprouve alors aucune angoisse. Au contraire, une sorte de jouissance à emplir mes poumons du grand air iodé. Est-ce la compagnie du flux et reflux des vagues, comme une présence familière et rassurante ? Peut-être aussi la proximité criarde des mouettes qui claquent de l’aile à mon approche. Il me semble alors que la plage est à moi, jusqu’à n’accepter aucune intrusion, pas même la silhouette d’un promeneur.  

Seulement depuis huit jours la mer est fort loin. C’est le vertige de la tranchée qui m’accompagne et ne me lâche pas. Soir et matin. Jusqu’au moment, enfin, où après avoir tourné le coin de la rue je pousse la porte vitrée du grand hall et retrouve  la chaleur de cet espace familier sur lequel veille  Monsieur Rocco, le gardien, derrière la vitre de sa loge, casquette sur le front, sa pipe au coin des lèvres, qui me fait signe comme chaque jour et avec qui, selon un rituel bien établi, nous échangeons quelques mots, surtout  des commentaires sur le temps. « Bonjour. Pas folichon aujourd’hui. Un vrai ciel d’hiver. À ne pas mettre un chien dehors. Le soleil ne va peut-être pas tarder. Quel mistral ! À décorner les bœufs !  Ça va peut-être se lever ».  

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