Forfêlure-en-graphite, de Luminitza C. Tigirlas

Forfêlure-en-graphite : suivi de Vertigeuse épine et autres dramolets ou fictions pour la voix, fiction, Les Météores éditions, 6 novembre 2026

« Forfêlure-en-graphite » naît de ma rencontre intime de Robert Walser, son Brigand et ses « micro-univers », ses « Microgrammes ». Le texte s’entortille à la manière d’une promenade initiatique dans Crayonie-la-Sonore, mon propre territoire fantasmatique où il prend son départ de l’Absentin pour aller vers Labsence et s’adresse aux rêveurs de tout âge. Il mise sur la force délicate des lecteurs pour suivre le fil de la transformation d’une réalité illusoire en un monde imaginaire du Minuscule où le langage de l’autre folie fermente en poésie avec la nature jusqu’au ravissement.

« Vertigeuse épine » met en scène un personnage rongé par une infinie culpabilité qui, sans s’en rendre compte, se diffracte en plusieurs voix-émanations de lui-même dans un lieu de pénitence envahi par des miettes, telles des éclats de sa vie, qu’il doit ramasser du bout de ses lèvres…

« Ex ponto : à l’autre anamorphique » prend la forme d’une épître d’Ovide à Borges autour de la confusion entre le pronom Il et la formation d’une île, notamment, l’île des anamorphoses…

Les Météores éditions

EXTRAIT

La solitude de Labsence n’est pas une disgrâce,
mais plutôt une complice du sommeil. Cette
messagère fait son apparition… ou s’insinue lorsque
le Point-de-l’Évidence-Pleine s’adonne au rêve.
Allons-nous aussi nous offrir comme on le fait à un
festin où quiconque peut bambocher ?
L’éclaircie d’origine du Point-de-l’Évidence-
Pleine se déplace au gré du rêveur. Elle se suspend
momentanément. La musique du songe s’étiole, son
tempo s’altère jusqu’à stagner dans une eau éplorée.
Un souffle-musicien essore un nuage invisible.
Se tenant en dehors des pulsations rythmiques
habituelles, le reflet diacritique d’une ponctuation
surmontée d’un demi-cercle lunaire se fait appeler
point d’orgue. Un cessez-le-feu dans l’ardeur
harmonique. Mais qui a pu demander cette trêve ?
C’est sûrement la Dame-Crayonnure,
l’ancienne danseuse-étoile de Forfêlure-en-graphite
déjà controversée dans l’antédiluvien Territoire-
du-Crayon. La seule à avoir des suspicions dans
cette affaire — de quel droit se refuser à son métier
pour une halte indéterminée à Herisau ? Dame-
Crayonnure ne danse plus, elle instaure le point
d’orgue : nul et rien ne doit se mouvoir autour d’elle.
La pluie qui s’en veut pour sa transparence
n’oserait pas valser sans Walser, si occupé avec
son weiß-blanc-de-la-neige. Elle suspend ses pas
humides au-dessus de la Crayonie-la-sonore. Une
peur bleue la décide à changer de sexe : dorénavant
son nom est brouillard. D’emblée, il est enceint de
la pluie clandestine. En attendant la délivrance, elle
s’exerce à une chorégraphie imperceptible. La pluie
à naître ferait tout pour feindre les prescriptions à
l’immobilité venant de la Dame-Crayonnure.

(Luminitza C. Tigirlas, Forfêlure-en-graphite suivi de Vertigeuse épine et autres dramolets ou fictions pour la voix, Les Météores, éditions 2026, p.27.)

L’enfant du lignage, de Joëlle Wintrebert

L’enfant du lignage, fiction, Ours éditions, septembre 2020

Quel ado serait prêt à se laisser confisquer son avenir ? Après la pandémie qui a décimé l’humanité, les survivants se sont rassemblés dans une enclave. La génétique s’est muée en arme aux mains de quelques-uns. Mais pour ceux qui résistent en secret, elle est une ressource. Combler les trous béants dans votre histoire vous permet de comprendre l’Histoire dont vous êtes issu.

 

EXTRAIT
Le principe du grand amour, c’est qu’il te conduit à suivre l’autre n’importe où, fût-ce en enfer.
Les jours ont passé. Dix fois, vingt fois, j’ai quitté l’immeuble que nous avions restauré puis colonisé sur les quais, et je me disais : cette fois, c’est la bonne, je trouve le courage de te dénoncer, pas question de rentrer.
Dix fois, vingt fois, je suis rentrée. Je ne t’avais pas dénoncé. Je m’enfermais entre mes quatre murs et je pleurais de rage. Te livrer m’amputerait d’une trop grande part de moi, il ne me resterait qu’à mourir. Et la vie m’est devenue précieuse depuis que je la sens frémir au plus profond de ce corps qui voudrait disparaître.
Par ailleurs, voir jour après jour le monde se dégrader autour de moi me désespère. Combien de temps leurs enclaves protègeront-elles les privilégiés ? Quand le sol qui vous fait vivre s’asphyxie, quand l’eau que vous buvez s’assèche, quand l’air que vous respirez s’empoisonne, la mort se profile.
À présent, Christo, je peine à ne pas te donner raison quand tu assènes : « Faut-il attendre pour agir que les guerres de l’eau deviennent en plus des guerres de l’air ? »

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