Je crée, tu crées, il crée, nous crayons, vous créez, ils crient, de Guth Joly

dessin de Guth Joly

On a avancé par rapport à la société du XIX°, par rapport au XX° dans un certain nombre de pays et on va continuer d’avancer parce qu’il y a trop de gens qui meurent pour que cela dure. On ira sûrement au ralenti, l’important est qu’on ne recule pas. C’est long mais qui pourrait accepter cette image que j’ai trouvée en ouvrant Yahoo ce matin d’un enfant de dix ans tuant deux russes? Est-ce qu’on va accepter la jeunesse jihadiste comme on a accepté la jeunesse hitlérienne? On est mieux informés non ? et… impuissants, je l’accorde, et empêtrés dans des solutions sans financement (je pense à des psy à l’école, des professeurs d’histoire pour y voir clair, des ateliers artistiques et autres cellules de réflexion et de création).

Je sais que la haine attise la haine et qu’on n’est pas à l’abri. Ce qui est pire, c’est la masse inerte, énorme, des peureux qui n’osent rien dire et qui est la matière première des dictatures. Aujourd’hui, on connait bien les conséquences de cette inertie, de ces lâchetés, l’histoire nous les a apprises. Je sais que certains vont répliquer et que la connerie œil pour œil, dent pour dent, va fleurir. Mais on sait aussi plus qu’avant quelles conséquences elles auraient. Je ne pense pas qu’on va partir comme en quatorze la fleur au fusil. Cela va concerner une poignée.
L’important c’est ceux que ça a réveillés.

Il faut malheureusement cette violence pour ouvrir les yeux et prendre conscience. Ça a réveillé  les endormis et ça a réveillé les artistes, nous petits et grands qui baissions pour certains, petit à petit, les bras, qui lâchions nos crayons, nos pinceaux, nos micros, nos caméras, qui rabotions notre énergie, perclus de lassitude, mis à l’écart, inutiles. Moi, j’ai trouvé refuge au fin fond de la garrigue, j’ai fini par croire que j’étais inutile et trop vieille, j’ai été ébranlée par les discours télévisuels, les correcteurs de monde sur Photoshop, les gens sérieux de l’économie à la con qui nous pourrissent la planète, qui transforment tout en matières vendables et achetables, trafics sans conscience et sans émotions. Je regardais avec tristesse les livres de Voltaire et Condorcet et Olympe, Louise Michel, Rabelais et Tchekhov se recouvrir de poussière. J’écoutais certains dire que les jeunes ne s’intéressaient plus qu’aux jeux vidéo et à la téléréalité, aux vampires et autres morts-vivants comme si cette plupart pensait que notre jeunesse n’avait pas de cerveau, pas d’idéal, pas de pensée. À force, je l’avoue, j’ai un peu  baissé les bras, sûre qu’on allait dans le mur mais impuissante à l’empêcher, entrainés par un troupeau amorphe qui fonçait dans la nuit. J’ai cru que nous n’avions plus le moyen de résister. Peut-être que si !

Je ne sais pas comment vont réagir les autres après, mais moi, j’ai reçu une décharge.

Sans effectivement espérer quelque chose d’un changement de la place de l’artiste dans la société, je pense que beaucoup d’artistes, eux, se sont pris un coup de jus et d’énergie. J’ai un ami comédien qui a écrit sur Facebook qu’il n’osait pas dire ou répondre à certaines conversations qu’il entendait autour de lui de peur d’attiser non pas un débat mais une dispute violente et que désormais, il ne veut plus se taire. Je pense qu’il y a une volonté d’échanger, de parler, d’agir de s’opposer, de démontrer qu’un crayon a du pouvoir. En bref, il y a plus de réveillés qu’avant, en partie aussi, ceux qui connaissaient Charlie, qui les laissaient dire sans les soutenir vraiment… et j’en faisais partie.

Il n’y a pas que des gens intelligents que ça a réveillés mais il faut que ces gens-là n’aient pas d’arme, pensent qu’on ne règle rien par les armes et que, s’ils retournent s’asseoir religieusement dans leur coin, ils seront responsables de la décrépitude de la société.

Mon père disait qu’il ne fallait pas faire de politique, pas faire de vague, rester chez soi. En faisant ça, on vide les rues pour que défilent les phalanges de toutes sortes. On se voile la face et on laisse ceux qui se croient forts, ceux qui ont des idéaux prendre la place.
Bougez-vous le cul !!! Ouvrez vos fenêtres, plantez-y des choux-fleurs, des roses ou de la coriandre, parlez avec vos voisins, offrez-leur la soupe ou l’apéro… mais ne restons pas sans rien faire.

Et moi, avant ce 7 janvier terrible, j’avais un rêve, un documentaire que je voulais finir, moi, j’avais une ancêtre qui n’est pas de ma famille, oubliée, qui était pour moi le prétexte à défendre une autre école, qui montrait nos racines, nos combats anciens et nos erreurs aussi, Léodile Béra, dite André Léo.

J’ai toujours pensé qu’il fallait commencer par l’école. Tout commence là, dans l’enfance. J’ai écrit et j’écris pour les enfants, je défends les ateliers artistiques, sûre que les mots, les traits libèrent le mal être, ex-priment les joies et les craintes qui rancissent faute de regards et d’attention. Tout homme est un enfant mort ou endormi, battu ou amorphe, heureux, épanoui ou traumatisé, écorché vif. Tout homme porte un enfant comme un poids lourd ou un ballon d’oxygène qui permet le rase-mottes ou le vol.

Tout commence dans l’enfance. Les adultes sont bancales faute de se soucier d’apprendre à écrire et à lire pour se dire et communiquer aux autres. Nous avons perdu le sens des valeurs. Pourquoi apprendre à lire et à écrire ? Pour avoir de bonnes notes, pour être obéissants mais pas pour l’essentiel. On ne s’occupe pas assez des enfants en difficulté, faute de personnel et d’argent, un psy pour dix collèges. Le mal être se fond dans la soupe d’une classe. Les différences sont gommées, les personnalités sont effacées, faute de temps. Élèves trop nombreux, pas le temps, pas le temps et les enfants flottent, mal intégrés, graines de génie ou de voyou au petit bonheur la chance ou malchance.

J’ai toujours été dans les écoles. Je me suis confronté à des jeunes hommes violents qui, le crayon à la main ne savaient que faire et qui pourtant ont fini par créer et non pas taper leur prof comme c’était leur première intention. Depuis 25 ans, je sais ce qu’apporte l’art dans une classe, l’écriture, le dessin, la bande dessinée, je sais combien cela révèle les blessures, libère les « JE » et permets le dialogue et l’estime de soi car ce sont le plus souvent les jeunes en souffrance qui écrivent les plus beaux textes ou montrent de réels talents de dessinateurs. Je me souviens à Chantelou les vignes, cette classe de 6° qui avait écrit une pièce de théâtre géniale suite à une visite au moulin d’Aragon. L’un des gamins avait imaginé qu’il était Picasso et parlait avec un accent espagnol. Ils étaient tous motivés mais la prof avait peur que la pièce soit jouée devant les grands frères. À la mairie que j’avais appelée pour les convaincre de m’aider, on m’a répondu que ce n’était pas mon rôle. J’étais l’artiste et j’avais été payée pour mes ateliers, le reste ne me regardait pas. Combien d’élans, combien de choses positives ne sont pas montrées, ont avorté pour n’en rester qu’à des infos plus dramatiques et spectaculaires ?

J’avais raison de me battre. Aujourd’hui je sais que j’avais raison.

Je me suis écrasée, j’avais fini par croire que les télés avaient raison, que le passé n’intéresse pas, que les artistes à l’école c’est bien mais on a des choses plus sérieuses à étudier, on n’a pas l’argent, mais c’est faux. Un humain savant mais mal dans sa peau, muet et inconscient sur ses émotions, sur ses racines, sera toujours un risque pour notre société. Le documentaire sur André Léo parle de ça : des caricatures et de la censure, de la presse et des journaux, de la lutte surtout pour l’éducation, pour une école laïque, pour l’égalité homme femme. Il parle de notre histoire et de cette longue lutte pour acquérir une éducation qui donne sa chance à tous. André Léo voulait une école où chaque enfant puisse s’exprimer. C’était Freinet avant Freinet. Elle était en désaccord avec l’école de Jules Ferry, entre autres sur la colonisation…

J’ai retravaillé cet été le texte du doc, suite à notre discussion à la Rochelle et la question de l’oubli en est le cœur. Nous avons oublié notre lutte, nous avons oublié la colonisation, nous avons oublié notre histoire, nous avons mis en avant quelques grands noms que nous rabâchons et que nous avons fini par saborder dans la nuit, affreuse caricature de ce que qui fut. Nous avons oublié ces anonymes qui ont réussi à faire lâcher prise à l’intolérance et permis qu’existent des possibilités de vivre ensemble.

Je vais faire ce documentaire ! Oui je suis passionnée et militante et artiste et femme, athée et terrienne. Tant pis ! 

1 thought on “Je crée, tu crées, il crée, nous crayons, vous créez, ils crient, de Guth Joly”

  1. Article lucide et courageux. Qu’en est-il de l’éducation donnée aux enfants ? Y a-t-il un progrès quelconque, des écoliers refusent de faire une minute de silence et front un bras d’honneur au professeur, ici un enfant dessine qu’il tue 2 Russes; pourquoi des Russes ? sont-ce nos ennemis ? n’étaient-ce pas des alliés pendant la guerre de 1939-1944 ? qui a pu leur mettre ce racisme en tête ? la télé ? les Parents ? En est on à l’époque napoléonienne ? où est le progrès ?

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