Le coude, de Guillaume Boppe, par Jean Azarel

Le coude suivi de Rue des ambassades, de Guillaume Boppe (Propos 2 Éditions)
une chronique littéraire proposée par Jean Azarel

Au contraire des seins, du sexe ou des jambes, le coude est la grande muette de la poésie qui entend magnifier la chair. Avec son dernier recueil, loin de jouer (du coude) en « pure player », Guillaume Boppe répare cet oubli malencontreux et avance en « pur poet » sur le chemin tracé depuis 2012 chez Propos 2 Éditions dirigé par Michel Foissier.

En une soixantaine de pages souveraines, l’auteur déroule un récit tout en épure, où les mots chaloupent dans un phrasé serré d’une élégance dépouillée qui n’est pas sans rappeler le Michel Bulteau des débuts, lorsque « Des siècles de folie » se télescopaient « dans les calèches étroites ». Qu’importe ici les entrechats de la ville, les intérieurs, les extérieurs, partout la noria des ressentis trace une éclisse où suppure sans faire de bruit intempestif le lait nourricier d’une errance aussi discrète qu’irradiante. « Il y a le cœur / sur son front la pluie / ses joues tatouées de gris / des maisons les larmes / et sur ses lèvres deux rumeurs ».
Nul superflu, nulle ostentation, nulle précipitation propre à notre époque, dans la geste du poète. Les mots tirent leur force de l’alliage de leur simplicité. Le chaud-froid de la lame poétique tranche dans la langue ramenée à sa juste expression et va chercher loin dans la mémoire l’intensité du vivant, jusque dans l’étalement mais aussi le ramassement factuel du corps, des décors, des éléments, distillant l’essentiel à petites gorgées.
« Là haut les chaleurs / la longue chambre / deux lampes le verre / les genoux les épaules ».

Puisque nous sommes de passage, autant l’être dans la contemplation, le fragile, un minimalisme assagi que révèle a capella le trot des souvenirs. « Le jour va revenir / et reprendre les chemins / oubliés au couchant / l’haleine des nuages / tombés si bas / l’air se gante les mains ».

Généreusement posté quelque part entre Huysmans et Paul Morand, Le coude / Rue des ambassades dépasse de beaucoup la morne production contemporaine actuelle de moult auteurs pressés de produire. C’est au sens propre, un livre de chevet, un de ceux, rares, qu’on prend par la main pour guérir d’une maladie trop intime et pourtant universelle.

 

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