Un beau soleil intérieur, chronique cinéma de Jean Azarel

Un beau soleil intérieur, réalisé par Claire DENIS, 2017

Dans cette bluette bobo servie par un casting bling-bling, Claire Denis, en nouvelle mère vedette, s’échine à laver plus blanc les sentiments d’une midinette quinquagénaire jouée (à merveille) par Juliette Binoche.

Notre Juliette, à la recherche du grand amour, se coltine une suite de Roméo tous plus minables et plus caricaturaux les uns que les autres : le banquier est ignoble, l’ex toujours aussi maladroit, le prolo inculte et brut de décoffrage, l’acteur de théâtre un alcoolique mal dans sa peau, le galeriste un timide indécis, etc. Quant à Philip Katerine en bourgeois du XVIe excentrique et Gérard Depardieu en voyant sans illusions, leur prestation flirte avec le clip publicitaire destiné à happer le chaland indécis afin que le beau soleil intérieur darde ses rayons monétaires à l’extérieur. Certes on sourit, voire on rit parfois lors de certaines scènes drolatiques comme lorsque tout ce petit monde d’intellos sous cellophane s’ébaubit à la limite du grand frisson au fin fond de la Creuse et sa nature sauvage (sic). Lire la suite…

« Ruines » de Perrine LE QUERREC, par Jean Azarel

Chronique de lecture : « Ruines » de Perrine LE QUERREC, Tin­bad ‚ coll.  Tin­bad poé­sie, Paris, 2017

Berlin 1953 / Unica / Voit Hans, son fantôme du Paradis / Enfant recherché. Hans / Voit Unica, sa poupée  incarnée / Enfant détournée.

Abasourdi, scotché, électrisé, saigné, comme vous voudrez, par la lecture du dernier ouvrage de P.L.Q (P.L.Q : je persiste et signe dans l’utilisation des initiales), j’ai d’abord cru que je n’en dirai rien tant la postface de Manuel Anceau est juste et parfaite. Mais comment rester silencieux et garder pour soi ce qui impose d’être partagé ; puisque comme l’a chanté Jean-Louis Murat « ce qui n’est pas donné est perdu, ce que tu gardes est foutu ». Il est vrai aussi, Ruines confortant l’aveu, que je suis définitivement amoureux  de cette langue posologique et de son auteure. Jusqu’à trépas. (Et au-delà d’après certains.) Car l’écriture de Perrine le Querrec (en toutes lettres) est maudite comme le cinéma de Philippe Garrel est maudit. Un petit cercle de lecteurs chez l’une, un quarteron de spectateurs chez l’autre, même si le temps aidant à la connaissance du talent, le cercle des fidèles s’élargit lentement. Tant il est vrai que la vérité fait toujours peur, quand elle n’est pas carrément effroyable.

Ainsi de l’histoire d’Unica Zürn, poupée de chair docile, et d’Hans Bellmer, homme jasmin vénéneux manipulateur, que résume en pages serrées, quasi télégraphiques parfois, le livre factuel et sans parti-pris de Perrine Le Querrec. Unica l’unique, femme précieuse, songe-plein de créativité naïve, brutalement transmutée « à l’insu de son plein gré » en créature fantasmée, hybride et changeante à l’infini, au prix fort de moult humiliations et perversions que d’aucuns verront comme la manifestation de la face obscure de l’amour. Lire la suite…

Le coude, de Guillaume Boppe, par Jean Azarel

Le coude suivi de Rue des ambassades, de Guillaume Boppe (Propos 2 Éditions)
une chronique littéraire proposée par Jean Azarel

Au contraire des seins, du sexe ou des jambes, le coude est la grande muette de la poésie qui entend magnifier la chair. Avec son dernier recueil, loin de jouer (du coude) en « pure player », Guillaume Boppe répare cet oubli malencontreux et avance en « pur poet » sur le chemin tracé depuis 2012 chez Propos 2 Éditions dirigé par Michel Foissier.

En une soixantaine de pages souveraines, l’auteur déroule un récit tout en épure, où les mots chaloupent dans un phrasé serré d’une élégance dépouillée qui n’est pas sans rappeler le Michel Bulteau des débuts, lorsque « Des siècles de folie » se télescopaient « dans les calèches étroites ». Qu’importe ici les entrechats de la ville, les intérieurs, les extérieurs, partout la noria des ressentis trace une éclisse où suppure sans faire de bruit intempestif le lait nourricier d’une errance aussi discrète qu’irradiante. « Il y a le cœur / sur son front la pluie / ses joues tatouées de gris / des maisons les larmes / et sur ses lèvres deux rumeurs ».
Nul superflu, nulle ostentation, nulle précipitation propre à notre époque, dans la geste du poète. Les mots tirent leur force de l’alliage de leur simplicité. Le chaud-froid de la lame poétique tranche dans la langue ramenée à sa juste expression et va chercher loin dans la mémoire l’intensité du vivant, jusque dans l’étalement mais aussi le ramassement factuel du corps, des décors, des éléments, distillant l’essentiel à petites gorgées.
« Là haut les chaleurs / la longue chambre / deux lampes le verre / les genoux les épaules ».

Puisque nous sommes de passage, autant l’être dans la contemplation, le fragile, un minimalisme assagi que révèle a capella le trot des souvenirs. « Le jour va revenir / et reprendre les chemins / oubliés au couchant / l’haleine des nuages / tombés si bas / l’air se gante les mains ».

Généreusement posté quelque part entre Huysmans et Paul Morand, Le coude / Rue des ambassades dépasse de beaucoup la morne production contemporaine actuelle de moult auteurs pressés de produire. C’est au sens propre, un livre de chevet, un de ceux, rares, qu’on prend par la main pour guérir d’une maladie trop intime et pourtant universelle.

 

L’amant d’un jour, de Philippe Garrel

L’amant d’un jour, de Philippe Garrel (2017)
chronique cinéma, par Jean Azarel

7 juin 2017. Je sors étourdi, délicieusement ivre, de la salle de cinéma. 50 ans désormais depuis « Le révélateur ». 50 ans que Philippe Garrel poursuit son œuvre, de peintre des sentiments et de dramaturge. Avec « L’amant d’un jour », Garrel remonte le temps en éternel jeune homme et nous serre délicatement le cœur. Perdition ou rédemption qu’importe, c’est une fois de plus un caillou semé sur le chemin du bonheur d’exister.

Dans un noir et blanc planté de décors minimalistes, des acteurs habités (Eric Caravaca, sa fille Esther Garrel, la révélation Louise Chevillotte dont c’est le 1er rôle) font et défont l’amour en équilibristes sur des dialogues discrètement littéraires et la musique élémentaire de Jean-Louis Aubert. Prestidigitateur maître de son art, le cinéaste fait sourdre la lumière dans les ombres des deux femmes qui lui servent de modèle. Quand ils ne sont pas immobiles, les visages et les corps restent des tableaux en mouvement. Le grain des peaux est palpable, le désir se fait intenable, les personnages réinventent le discours amoureux en le questionnant et en le libérant de son enfermement dans une vérité socialement arrangée. Si le cinéma de Garrel reste éminemment provocateur c’est bien à cause de sa sobriété et son refus d’épouser les tics de la modernité du genre : vitesse, bavardage, effets spéciaux, sons assourdissants… Le talent de l’homme, sorte de Marivaux des XX et XXIème siècles, est simple : tout est dit avec des petits riens. Ce qui ici interroge et émeut tient à quelques mots prononcés en clair obscur, à la gravité (au sens donné par la physique) d’un regard, à des volontés de croyances qui ne résistent pas à l’inconstance humaine. « Sois sage ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille » nous disent des protagonistes in fine autant spectateurs de leur histoire que ceux qui les regardent dans leur fauteuil.

Comme depuis 50 ans, les adeptes ne se comptent pas sur les doigts des deux mains dans la salle, dont un s’en va avant la fin. Génie Garrel, certes, incroyablement méconnu, hélas, mais il est encore temps d’y remédier.

Encore plus nu, de Jean Azarel

Encore plus nu, poésie, éditions Gros Textes, avril 2017

« J’ai toujours haï la ségrégation des genres. Ami/amant. Lierre/mandragore. Caresse/morsure. Ulysse/Quasimodo. Whisky/limonade. Pureté/immondices. J’aspire à des fœtus en cendres pour les reconstituer en flammes. J’aspire à concasser la lune pour qu’elle jouisse d’une utilité nouvelle. J’aspire à tuer dans l’œuf les désirs normalisés. »

EXTRAIT

J’aspire à concasser la lune
pour qu’elle jouisse
d’une utilité nouvelle.
J’aspire à l’idéal des fous
de faire danser
les murs impies
des cachots.
J’aspire à supprimer
toutes les entraves,
tous les temps morts,
vider les camions bennes
des beautés saccagées.
J’aspire aux écritures hallucinées.
J’ai toujours chéri
le mélange des genres.
Buffle-punaise
Petit pois-enclume
Orgie-chasteté
Concave-convexe
Pommade-cynorrhodon
Missel-amulette
J’aspire
à tuer dans l’œuf
les désirs normalisés

Il existe un album numérique / écouter des extraits ici

Voix : Jean AZAREL
Guitare et instruments virtuels : Hérold YVARD
Textes: Jean AZAREL, sauf « Avec mes remerciements » de Perrine LE QUERREC.

 

Lecture de Jean Azarel, 18 novembre

azarel

Soirée autour de la lecture et du partage vendredi 18 novembre

18 h 30, médiathèque de SAIGNON (près d’Apt – 84)

Hélène DASSAVRAY lira « On ne connaît jamais la distance entre soi et la rive » et Jean AZAREL « Le ciel du dessous », recueils fraîchement édités par LA BOUCHERIE LITTÉRAIRE
La librairie REGAIN de Reillane sera également présente.

Le ciel du dessous, de Jean Azarel

Le ciel du dessous, poésie, La Boucherie Littéraire, octobre 2016

2016_couv_azarel

Comme tant d’autres, il croyait qu’il n’y avait qu’un ciel.
Il se trompait. Ils étaient trois !

« Ganter l’éclipse
de nos sécrétions,
espérer violemment
que l’embrasement mène
à tous les ciels perdus. »

Auteurs en lecture, Comédie du livre, 29 mai 2016

Cet événement est organisé Languedoc-Roussillon livre et lecture (LR2L) en partenariat avec l’association Autour des Auteurs (ADA), le Centre Régional des Lettres Midi-Pyrénées, et avec le soutien de la Sofia.
Six auteurs et un musicien nous offriront ce moment particulier au cœur de la Comédie du livre, au stand des éditeurs régionaux sur l’esplanade de Montpellier. Raymond Alcovère, en charge de l’opération pour ADA, présentera les auteurs et les lectures.

2016_ADA_AuteursenLecturecomédie

« L’Apparition » de Perrine Le Querrec, chronique de Jean Azarel

Une chronique sur « L’Apparition », ouvrage paru aux éditions Lunatique

 

lapparition-perrine-le-querrec

Si le vœu du lecteur est de sortir indemne d’un livre, qu’il ne s’aventure pas dans celui-ci. À l’encontre des écrivains qui chantent  les vertes prairies de l’enfance et ses sucreries, Perrine Le Querrec explore avec l’Apparition des territoires plus reculés aux ritournelles singulières.
Trois pas du côté du banc, et trois pas du côté du lit. Trois pas du côté du coffre, et trois pas. Revenez-ici.
Dans le village intemporel d’Ici-Bas, le roman lance ses dés au gré d’une aventure peu commune, et comme une pièce de monnaie tombe de manière exceptionnelle sur la tranche, le sort en est jeté entre prédestination au malheur, longue traîne des siècles de folie humaine, magie du hasard élémentaire.

Aux confins de la psychiatrie et des anciens mystères, l’écrivain fraye le chemin d’une écriture hallucinée au service d’une urgence à portée universelle. Elle est une des rares auteures contemporaines dont la forme rattrapée par la transe, rend grâce à la Matière tout en l’accouplant à l’Esprit par l’entremise d’un souffle tectonique qui se fond dans la langue. Leur osmose aux abois constitue le porté à connaissance de dégâts séculaires dont Perrine Le Querrec a  hérité par contumace, et qu’elle transcende dans la ferveur d’un imaginaire contraint de se pacser avec la sauvagerie du quotidien.
Dans L’Apparition, le miracle, avant d’être récupéré puis galvaudé par la cohorte des marcheurs du temple, s’entend au sens médiéval, quasi mystique, du terme. Il se débat dans l’espace d’une gouvernance des hommes par les dieux, les croyances, et leurs avatars.
C’est tout juste si nous savions où se trouvait notre main droite, tellement nous étions isolés. 

L’Apparition raconte l’histoire de PetraPieraPierette, trois sœurs qui n’en font qu’une, et de Létroi, l’idiot du village qui les veille pour trois et s’arrime à Piera jusqu’au cataclysme. La chute finale de Piera retournée, lapidée par la multitude, nous renvoie à  celle de Basile, engloutie par la foule, dans le un-happy end de Têtes Blondes. La geste incantatoire de Laitroi (orthographe à bascule), conjuguant scansion catatonique et mantra de longue haleine, clôt ce livre hors normes où, comme chez Rilke Tout ange est terrible.
Mon nom Létroit  / Ma bien aimée apparue te rends en hâte à la montagne offrir tes trois trous des yeux de la bouche / Tu es juste des os de la peau du jus de pierre mon amour.  À la dernière ligne, le lecteur « s’assoit par terre étourdi ». La messe est dite, aussi profane que sacrée.

Toute révélation des grades supérieurs s’acquière à l’arrache. Il est des extases trop profondément outragées pour ne pas exiger des suites littéraires. Au terme de la transmutation des métaux, fussent-il vils et douloureusement abrasifs, Perrine Le Querrec accouche de l’or fin. On ne saurait trop conseiller aux éditeurs qui ont compris que l’écrivaine est un trésor, de la laisser mettre bas sans péridurale ni entraves.